Lorsque le collectionneur accompagne la recherche d’objets
nouveaux pour sa collection d'une curiosité pour en savoir plus sur l'objet
qu’il a trouvé, cela peut donner lieu à d’intéressantes
découvertes. Ainsi, Dominique Poisson dont vous avez déjà pu admirer la superbe
collection de cartes postales, ayant élargi sa passion à celle des lettres
anciennes, a pu, peu à peu reconstituer le fonctionnement de la Poste rurale en
étudiant les divers cachets présents sur les plis envoyés et reçus.
Complétant cette histoire de
la poste rurale, c’est aussi un été de l’Histoire de Port que nous avons pu reconstituer
grâce à la lecture de ces lettres découvertes fortuitement, l’été 1842 car, cet
été-là, le Maréchal de Grouchy (Oui, oui, le Grouchy de Waterloo !) et
Jules Trolley des Roques, magistrat, étaient à Port.
En 1842, Port-en-Bessin est
encore une plage où les bourgeois de Bayeux et des environs ont plaisir à venir
prendre des bains de mer, soit ponctuellement le dimanche, soit en s’installant
pour quelque jours dans l’hôtel de l’Etoile du Nord ouvert depuis 1838, et
donnant directement sur la plage. Les travaux pour la construction du port, ne
débuteront que trois ans plus tard. L’endroit est encore calme, juste animé la
semaine par l’activité des marins.
Les bains de mer sont à la mode en Normandie et notamment
à Port comme le signale Alfred Castel
dans sa notice des bains de mer du Calvados en 1839 : « Durant la saison des bains, Port est
fréquenté par un nombre considérable de promeneurs.
Son heureuse position au milieu d'une contrée riche, variée, productive, ses
hautes falaises, la beauté de la mer, l'extrême facilité des communications,
tout concourt à en faire un délicieux but de promenade. » Les bains de mer sont en effet préconisés pour leurs
vertus thérapeutiques dans le traitement de certaines maladies ou affections comme
les douleurs, la rage, l’anémie, la dépression ou l’asthme… Ce qui explique, comme vous allez le
voir, les séjours à Port du Maréchal de Grouchy
et de Jules Trolley de Roques !
Séjour à Port du Maréchal Emmanuel de Grouchy :
En 1842, Emmanuel de
Grouchy a 77 ans et n’est pas en bonne santé. Déjà en 1836, il se plaignait dans une
lettre à sa femme Fanny Hua que l’exercice à pied le fatiguait beaucoup et que
ses jambes étaient toujours enflées, et dans une lettre à André
Jules François de Martineng (1776-1860), alors préfet maritime du 1er arrondissement à Cherbourg, il explique qu’il
a pris l’habitude d’aller aux bains de mer dont il vante les bienfaits. Ces bains de mer, le maréchal de
Grouchy les prend à Port-en-Bessin où il loue vraisemblablement quelques
chambres ou une petite maison de pêcheur : le nom de Grouchy n’apparaît pas
dans les matrices cadastrales des propriétaires de Port à cette époque, mais un
courrier n’aurait pas porté la mention « chez Mr le Maréchal de Grouchy » s’il avait logé à l’hôtel cet
été-là ; l’endroit n’est cependant pas assez vaste pour loger des
visiteurs puisque Noémi, sa fille, précise « Dans peu de temps nous verrons ma
tante Aglaé et St Maur…
Nous sommes occupés à lui chercher un logement. »


En effet, cet été 1842, le Maréchal est accompagné
de sa fille Noémi (1830-1843) de santé très fragile : elle souffre de poussées de
fièvre inexpliquées et de douleurs dans la poitrine et aux jambes qui
l’empêchent de marcher : « … depuis que nous sommes revenus
ici (Port-en-Bessin),
j’ai une douleur de hanche qui m’empêche de marcher. » (Lettre de Noémi à St Maur)
Noémi est suivie alors par le Dr Gabriel Andral : le Maréchal précise dans une lettre du 4 août écrite aussi à Port « …
pour me conformer à l’ordonnance de M. Andral je lui ai mis des sangsues.
J’espère qu’elles lui feront du bien et que son cœur s’en trouvera mieux ».
Le Dr Gabriel Andral (1797-1876) était un médecin
spécialisé dans l’étude du sang persuadé de l’efficacité de l’utilisation de
sangsues pour aider à la guérison. Mais rien n’y fait, Noémi meurt l’année
suivante. Le Maréchal la suivra quatre ans plus tard. Elle repose avec ses
parents au cimetière du Père Lachaise à Paris.
(Tableau de Michel de Cacqueray)
Extrait
de la lettre de Noémi © collection D. Poisson
Jules Stanislas Trolley
de Roques (1808-1879) en séjour incognito à Port :
Le Maréchal de Grouchy ne se cachait pas. Peu lui
importait qu’on sache qui il était. Il était âgé et malade et il aimait la mer : il était serein à
Port-en-Bessin. Il en allait tout autrement de Jules Trolley qui se cache pour
qu’on ne le reconnaisse pas : « Je prends les bains de mer, je
suis à Port depuis le 29 juin, j’y suis connu sous le nom de Duperron (nom que
mon père a porté autrefois) pour y vivre totalement ignoré et isolé ; j’y suis méconnaissable, bruni,
hâlé par le soleil, les cheveux courts et une barbe qui me couvre toute la
figure puis un accoutrement composé d’une blouse bleue, d’un chapeau rond
énorme et le reste à l’avenant. Si vous aviez à m’écrire adressez-moi vos
lettres à Montreuil-Lamotte près Trun (Orne) comme par le passé, de Montreuil
on me les adressera sous enveloppe, c’est afin d’éviter toutes les
suppositions d’Alençon à cause du timbre sur les lettres (les facteurs des
postes et les aubergistes sont bavards, en diable). »

Extrait de
la lettre de Jules Trolley de Roques © coll. Dominique Poisson.
Alors, pourquoi tant de précautions, pourquoi cet « accoutrement » pour passer inaperçu ? C’était la question à laquelle
il fallait trouver réponse. Une véritable enquête pour percer le mystère de ce
camouflage et comprendre quelle était
l’identité de cet homme qui se cachait pour prendre les eaux à Port et qui
signait simplement « Jules Trolley » une longue lettre adressée à
Léon de la Sicotière à Alençon.
Mais il a eu beau se cacher en 1842, nous l’avons démasqué aujourd’hui : merci aux Archives
départementales qui mettent en ligne les documents numérisés et à Internet. Il
suffisait juste alors de savoir chercher !
Si Jules Stanislas Trolley de Roques se cache alors, c’est
qu’il est un homme connu dans l’Orne, et surtout un homme qui a de lourdes
responsabilités puisqu’il est juge au Tribunal d’Alençon et qui dit « juge » pense de facto « capacité de jugement » : or, Jules Trolley est malade et
ne parvient plus à fixer son attention.
« Ne dites à personne à Alençon que
je suis aux bains de mer. Ma santé, mon cher ami, a éprouvé une rechute au
commencement de juin et en ce moment je fais des efforts inouïs pour m’en
relever ; je faisais une lieue et demie avant juin, depuis je ne
fais plus qu’une demi-lieue ; je ne puis attribuer cette
rechute à aucune cause. Je souffre bien, songez que ma pensée ne peut pas se
fixer un instant sur la moindre chose sans éprouver, des spasmes, des
étourdissements, il faut que mes yeux errent sans cesse à l’horizon sans fixer
aucun point, ou bien il faut que je batte la terre de mon bâton, ou que j’agite
un pied, ou que je bûche des petits bois avec mon canif. »
Il n’est pas difficile d’imaginer alors les difficultés du
pauvre Trolley pour suivre un procès : sa
position de juge explique donc les précautions qu’il prend pour cacher sa
maladie.
Mais le séjour à Port va être bénéfique. Les
bienfaits de l’eau de mer ont été plus performants sur la santé de Trolley que
sur celle du Maréchal de Grouchy et de sa fille, puisque Jules Trolley de Roques
va pouvoir continuer une brillante carrière, étant nommé en 1871 Conseiller à
la Cour d’appel de Caen, avant d’être admis à la retraite avec pension civile
de l’État en 1877 et mourir deux ans plus tard, soit 35 ans après sa cure à
Port.
Ces lettres nous permettent d’illustrer le fonctionnement
de la poste dans les campagnes à la fin du XIXème siècle, ce que l’on nomme
tout logiquement : la poste rurale. C’est ce que nous verrons dans le
prochain numéro du Pilote au mois de juin. En attendant, comme les lettres
écrites de Port-en-Bessin par le Maréchal de Grouchy et Jules Trolley de Roques
sont très intéressantes d’un point de vue humain et historique, vous pourrez en
retrouver l’intégralité sur chacun de nos sites.(
à suivre)
Any
Allard et Dominique Poisson.
Sources :
Le
Cercle de Recherches Généalogiques du Perche-Gouët (C.R.G.P.G.)
État-civil
des Archives de l’Orne, du Calvados et de la Seine-Maritime
Emmanuel de Grouchy, marquis
de Grouchy, né le 23 octobre 1766 à Paris et mort le 29 mai 1847 à
Saint-Étienne, est un général français de la Révolution et de l’Empire,
maréchal d'Empire, comte de l'Empire, grand aigle de la Légion d'honneur, pair
de France.
Il s’agit d’Eustache St
Maur-François (1825-1901), fils d’Aglaé Hua, belle-sœur du maréchal.
4 Léon de la Sicotière (1812-1895) avocat au
barreau d’Alençon député puis sénateur de la 3° République.
dominique1012.unblog.fr,
anystoire.blogspot.fr
Lettre de Noemi et du Maréchal de Grouchy à Eustache Saint-Maur François.
« Mon cher monsieur
Dans 2 jours et
vous serez marié cela me semble si singulier que j'ai de la peine à le croire.
Je forme les vœux les plus sincères pour votre bonheur et celui de votre
famille. Au moins à présent nous n'aurons plus la crainte de vous voir aller
vous enterrer dans vos Pyrénées car je ne sais si ce pays l'hiver plairait
autant à Madame B qu'à vous. Dans peu de temps nous verrons ma tante Aglaé et
St Maur. Ce sera un grand plaisir pour nous, nous sommes occupés à lui chercher
un logement. Depuis que nous ne nous sommes vus j'ai commencé par être
souffrante, j'ai eu une très forte douleur de poitrine avec la fièvre, je
m'étais remise pendant un petit voyage que nous avons fait à la Ferrière, mais
depuis que nous sommes revenus ici j'ai une douleur de hanche qui m'empêche de
marcher.
Adieu mon cher
monsieur aimez nous toujours comme vous l'avez fait jusqu'à présent, et penser
quelquefois à celle qui le fait souvent et vous aime de tout son cœur.
Noémi
Jeudi 4 août
Le ml (ml pour Maréchal, Grouchy
parle de lui à la 3ème personne) a fait un
très heureux voyage et étant rendu à Bayeux avant 11 h le matin pour me
conformer à l'ordonnance de m andral (Il s’agit du
médecin célèbre alors Gabriel Andral), je lui ai mis
les sangsues. J’espère qu’elles lui feront du bien et que son cœur s’en
trouvera mieux.
Il m’a dit vous avoir vu bien souvent pendant le court
séjour qu’il vient de faire à Paris, je vous remercie de cette nouvelle preuve
d’amitié sur la quelle je comptais du reste.
Cette lettre vous arrivera dans un jour où vous n'aurez
guère le temps de la lire, elle vous prouvera que nous pensons bien souvent à
vous, nous unirons nos prières à celles de toute votre famille et demanderons
pour vous le plus de bonheur possible.
Adieu mon cher monsieur nous vous embrassons tous.
Comptez toujours sur notre bien sincère amitié.
Maréchal
de Grouchy. »
Eustache François Saint Maure (ou Saint Maure François, on trouve les deux versions)
Né
le 18 février 1825 - Laon (02). Décédé
le 11 décembre 1901 - La Boissière-du-Doré (44), à l'âge de
76 ans. Archiviste paléographe (1847),
Docteur en droit, avocat général, Premier Président à la Cour d'appel de
Pau, Président de la société des Antiquaires de l'Ouest. Chevalier de la Légion d'honneur le 12 août 1865.
Lettre de Jules Trolley à Léon de la Sicotière
Port en Bessin le 8 juillet 1842
Mon cher ami,
Je viens de recevoir une lettre de Mr Vaulogé qui me dit que
vous avez conçu quelque inquiétude sur le mandat que vous m’avez envoyé. Soyez
bien rassuré, mon bon ami, je l’ai reçu et encaissé merci mille fois.
Ce mandat était de 600 francs et je vous avais prié de
l’envoyer de 375 francs – total des intérêts à recevoir, je suppose que vous
avez pris 225 francs chez Mr Vaulogé qui est chargé de toucher pour moi mon
traitement. Je prends les bains de mer, je suis à Port depuis le 29 juin, j’y
suis connu sous le nom de Duperron (nom que mon père a porté autrefois) pour y
vivre totalement ignoré et isolé ; j’y suis méconnaissable, bruni,
hâlé par le soleil, les cheveux courts et une barbe qui me couvre toute la
figure puis un accoutrement composé d’une blouse bleue, d’un chapeau rond
énorme et le reste à l’avenant. Si vous aviez à m’écrire adressez-moi vos
lettres à Montreuil-Lamotte près Trun (Orne) comme par le passé, de Montreuil
on me les adressera sous enveloppe, c’est afin d’éviter toutes les suppositions
d’Alençon à cause du timbre sur les lettres (les facteurs des postes et les
aubergistes sont bavard, en diable).
Ne dites à personne à Alençon que je suis aux bains de mer.
Ma santé, mon cher ami, a éprouvé une rechute au commencement de juin et en ce
moment je fais des efforts inouïs pour m’en relever ; je faisais une
lieue et demie avant juin, depuis je ne fais plus qu’une demi-lieue ;
je ne puis attribuer cette rechute à aucune cause. Je souffre bien, songez que
ma pensée ne peut pas se fixer un instant sur la moindre chose sans éprouver,
des spasmes, des étourdissements, il faut que mes yeux errent sans cesse à
l’horizon sans fixer aucun point, ou bien il faut que je batte la terre de mon
bâton, ou que j’agite un pied, ou que je bûche des petits bois avec mon
canif.
J’ai autant de courage qu’il m’est donné d’en avoir, je
ferai tout, tout absolument pour guérir, et puis après s’il faut mourir je
mourrai en soldat en me défendant jusqu’à la fin.
C’est ma pauvre mère qui me brise l’âme, je l’aime comme je
n’ai jamais aimé aucune femme, je ne l’aime pas raisonnablement, je l’aime avec
passion, il me prend de l’étreindre dans mes bras, de la presser sur mon cœur,
tous mes projets de vivre, d’être heureux, d’arranger ma vie, c’est pour elle
tout cela tant que je puis rêver dans l’avenir.
Donnez de mes nouvelles à Mr Daulne je vous en prie, je crois
qu’il m’aime et moi vous pouvez l’assurer que je l’aime bien ;
je viens de penser à Mr Daulne, j’en suis bien content. Adieu cher Léon, vous savez
bien que je vous aime, tout à vous mon ami
Jules
Trolley
Jules-Stanislas Trolley des Roques :
Né le 27 mai 1808 à Bacqueville Seine-Maritime
Admis à la retraite le 25 mai 1877 avec pension civile de l’État
Successivement Juge au Tribunal de 1ère instance
d’Alençon, puis Vice-président au même Tribunal et enfin Conseiller à la Cour
d’appel de Caen.
Fils de François-Jacques Trolley et de Anne-Charlotte
Planage
Aimé Louis Hyppolite Trolley des Roques, prêtre, (oncle
de Jules)
Né à Guêpréi (Orne) le 8 mars 1767
Fils de Jacques Trolley de Roques et de Marie Jeanne
Jacquelin
Parrain : Louis Henri de Caulincourt
Mort le 17 septembre 1857
Habite à Montreuil-Lamotte